« Définir une chose, c’est écarter d’elle les innombrables significations qu’y pourrait attacher notre ignorance et c’est, à son propos, en finir avec l’infini. »
Marcel Aymé.
Ce premier opus des Nouvelles de l’HAR marque un choix éditorial, notre envie de publier des nouvelles, de créer une collection consacrée à ce genre littéraire.
Pourquoi ce choix ? La nouvelle est un genre discret, presque de niche pour reprendre l’expression qui désigne les activités économiques au public restreint. Ainsi, et même s’il existe des concours de nouvelles, point de grand prix, de liste de nominés, de suspense orchestré par la presse avant la consécration de l’élu. En dehors des essais, le genre dominant dans l’édition, c’est le roman, c’est lui qui s’édite et se vend. On peut bien sûr le regretter, notamment pour les auteurs de nouvelles qui, s’ils ne sont pas également romanciers, ne seront pas connus du grand public et peinent à se faire publier. Pourtant, et c’est peut- être là que, paradoxalement, réside la chance de la nouvelle,
cette diffusion quasi confidentielle lui permet d’échapper à la marchandisation de la littérature et à la standardisation qui l’accompagne. Ainsi, la nouvelle offre un espace de création à la marge de ce qu’on l’on désigne par l’une de ces belles expressions dont notre époque a le secret : la production culturelle.
Et c’est Baudelaire, traducteur des nouvelles d’Edgar Allan Poe, qui a le mieux résumé ce qui nous semble fascinant dans ce genre littéraire : « Plus condensée que le roman, elle jouit des bénéfices éternels de la contrainte. »
Aux éditions de l’HAR, nous aimons cette façon qu’a la nouvelle de se coltiner et de jouer avec les exigences de sa forme. La première de ses contraintes, la plus évidente, c’est la brièveté. Car, si la nouvelle, comme le roman, fait partie des genres narratifs, si elle se souvient que, selon la phrase de Sartre, « L’homme est un conteur d’histoire », si elle est, avant tout, fiction, elle le fait dans la limite approximative de 20 000 mots. Et même si ce critère laisse une belle marge entre les longues nouvelles à
la Maupassant et la nouvelle en trois lignes de Félix Fénéon, la brièveté en reste la marque. Nécessairement économe dans ses moyens, la nouvelle choisit avec soin chaque mot, chaque détail et va à l’essentiel ; une esthétique de la brièveté dans laquelle concentration et unité permettent une forte intensité de l’effet produit. Plus encore que récit, la nouvelle se veut un raccourci vers une idée, une émotion ou un destin.
Mais ce n’est pas le seul critère ! La vie d’un homme célèbre ou un fait divers, même brillamment racontés en quelques pages, ne feront pas une nouvelle. Déjà, dans l’Heptaméron (72 histoires) de Marguerite de Navarre (1559), l’anecdote n’est plus une fin en soi. Il faut ici se souvenir que le mot nouvelle vient du mot italien novellare (XVIème) et reçoit dans son berceau le double sens de récit et d’immédiateté ; il s’agit à la fois de raconter et de changer. La novella, c’est le premier avis sur un évènement, il en subsiste l’expression écouter les nouvelles. S’ancre ici l’idée d’authenticité, la nouvelle se veut la réalité, la vérité : la véritable histoire par opposition au conte. De ce lien avec l’idée de nouveauté, la nouvelle garde la recherche de l’imprévu, de la surprise avec la fameuse fin en forme de chute qui révèle une dimension inattendue de ce qui la précède.
Grâce à cette fin qui en renouvelle le contenu, le récit acquiert une sorte de fraicheur, un pouvoir d’étonnement qui fait partie des charmes de la nouvelle.
Ainsi la lecture d’une nouvelle est différente de celle d’un roman, elle s’inscrit dans un temps différent, s’aborde avec un état d’esprit différent. Le roman, horizontal, s’étalant dans le temps, s’oppose à la verticalité de la nouvelle qui creuse et ramène directement à la surface des éléments cachés, secrets. Une émergence facilitée par son temps de lecture, car sa brièveté permet d’avoir la totalité du texte en mémoire, de relier le début et la fin et de saisir, après coup et d’un seul coup, tous les éléments d’un processus souterrain.
Contrairement au roman, le plaisir que procure cette lecture ne repose pas, ou peu, sur l’empathie et l’identification aux personnages, la nouvelle, c’est le plaisir
gourmand de l’énigme, celui du jeu logique, du jeu de pistes avec indices dont le prototype est, de nouveau, la nouvelle à chute dans laquelle chaque élément du récit est minutieusement choisi pour préparer la fin sans la rendre prévisible ! On peut parler d’une esthétique de la surprise qui exige une structure efficace où tout concourt à amener l’issue sans la révéler. En quête de moyens toujours renouvelés d’amener la surprise, la nouvelle stimule la création de formes narratives, son exigence
de concentration et de cohérence nécessite à la fois maîtrise technique et inventivité.
Pourtant, et nous espérons que notre recueil en sera un bel exemple, la nouvelle contemporaine ne se limite pas, et de loin, à l’histoire à chute, à l’obligation d’une surprise finale, image que se fait trop souvent le lecteur français de nouvelles. Art du non-dit, de l’omission, du trouble, c’est aussi dans cette direction que nous avons choisi les textes de ce recueil, et que nous choisirons les autres, textes porteurs d’une intention au sens très large : surprise, mais aussi enchantement, peur, dimension poétique et même sociale ou sociétale.
Nous sommes heureux de les partager avec vous et nous vous
souhaitons une bonne lecture.
Sylvie Reymond Bagur